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L’Infini Dissimulé : L’Ouverture Héraclitéenne

1. Hantise brûlante de l’Être et question de l’Élément

La pensée Ionienne – La Phusis anté-socratique – se dégage des mythes d’origine et des rites initiatiques de purification (Démeter, Dionysos, Orphée) dont la fonction consistait à se libérer, à se délivrer des forces du Chaos, des forces du Destin. Se dégager n’est pas sortir, s’évader, fuir en surface ou s’élever vers une hauteur hiérarchique ou distributive.

L’Être – l’indivisé-complet – devient une hantise immémoriale qui va imposer la question, aporétique, de son mode de donation ou de composition (cosmos, logos).
Question qui coïncide avec celle de l’Élément. Qu’en est-il de l’Élément pour les premiers penseurs Ioniens?

Les forces du Destin sont rapportées à un désir abyssal, hétérogène, catastrophique ou à un corps de désir rebelle à l’Être, y résistant, le soustrayant ou le dérobant, suscitant sa hantise brûlante. De la sorte, l’Élément est ce qui donne accès ou rend possible l’Être, assurant le déploiement du rapport à soi en tant qu’Un, du rapport au corps en tant que Tout complet, sans excès ni défaut, auquel on ne saurait rien ajouter ni soustraire. Ainsi l’eau de Thalès est l’Élément qui éteint le feu ou suspend sa puissance redoutable, prévenant tout retour d’un incendie mortel. Ainsi l’air d’Anaximène est l’Élément même de l’Être en tant que respiration rythmique ou souffle vivant continu.

2. L’Élément n’est pas un signe

Par là, les Éléments ne sont pas incompatibles ou exclusifs l’un de l’autre mais concourent à une unique donation. Les Éléments échappent à une voix phénoménalisée qui les réduirait à des signes désignatifs des choses sensibles pour un sujet qui les manifesterait en leur assignant une signification expressive ou sensée.

L’Élément de l’Être n’est pas le signe re-présentant un étant qui s’exprimerait en lui. Aussi, le feu n’est pas ce qu’on allume, ce qui brûle, ce qui assure la cuisson des aliments ou la chaleur des corps – ce n’est pas ce qui surgit d’un volcan en devenant une boule ardente que l’eau ne parvient pas à éteindre. Et l’eau n’est pas la surface ou la profondeur aquatique d’un lac, d’une rivière, d’un fleuve, d’une mer, d’un océan. 
La relation à ce qui se présente, se montre ou se manifeste, la relation à ce qui se passe élude d’emblée la question de ce qui donne l’Être ou le rend possible, éteint le désir et assure de respirer.

3. L’étrange Cycle du feu selon Héraclite

La nouveauté d’ Héraclite est qu’il ne croit plus à un don instantané simple qui serait promu par un élément ou une conjugaison d’ éléments. Pour Héraclite, les Éléments appartiennent à un cycle à l’intérieur duquel ils ne cessent de disparaître et de revenir, sans s’abolir, décomposés et recomposés à la fois, tour à tour. Ce cycle est celui du feu c’est-à-dire d’un désir hétérogène, incommensurable aux désirs captés par le discours mythique, aux désirs oedipiens, violents ou terribles, dont parlera Platon, au désir sexué d’Aristote situant l’éthique des vertus.

Ce Cycle du feu, de la puissance du feu, est ce qui recommence sans cesse, ce qui ne peut que recommencer, ce qui se poursuit sans parvenir à s’arrêter. Même la sortie ou le détachement du Cycle ne l’arrête pas, car il recommence ailleurs, autrement, selon une transformation qui précipite des devenirs singuliers.

Le paradoxe du Cycle est que son recommencement – direct et indirect – ne donne pas lieu à l’être qui n’est pas déjà là comme une origine fondatrice qu’il s’agirait de rejoindre. Le recommencement du Cycle donne lieu à un étrange et affolant tourniquet, au retournement perpétuel de l’Être en non-Être, de l’Un en non Un, du Tout en non-Tout. Par le Cycle ce qui est vire en ce qui n’est pas, l’indivisé se divise, le complet devient incomplet. Soit : la différence des différents s’annule, ne prends pas, ne tient pas, entre en crise, intenable, insoutenable, insupportable – par là, la contradiction des différents ne se produit pas pour aboutir à une synthèse dialectique, réconciliatrice, à une unité synthétique ou à une coexistence des contraires. La différence de différents est fonction d’une distance froide qui coincide avec le détachement du Cycle du feu souterrain – hors de, hors dans.

4. L’épreuve du recommencement du Cycle

Le Cycle du feu est un processus sans but, un jeu d’errance sans joueur. Le feu couve sous la terre comme un corps scorique souterrain – dès qu’il surgit il coupe l’air, bloque la respiration étouffe ou oppresse, jette dans l’angoisse – l’urgence affolée est alors de combler l’angoisse, d’éteindre le feu – mais l’eau ne produit aucune extinction du feu, aucune abolition : le feu se réserve sous la terre, couve à nouveau dans le monde souterrain. Et le Cycle recommence : Ce qui recommence est donc l’épreuve interminable de l’angoisse du désir.

5. L’énigme de l’obscur Discord

La question ouverte par un tel recommencement, par une telle angoisse qui mord dès que le désir réservé, latent, surgit est la question de la généalogie du désir, de sa provenance, de ce qui détermine ou cause un tel désir une telle angoisse. Question aussi du rapport complexe déroutant, déconcertant, entre l’angoisse du désir qui recommence, la Chose indéterminée et les forces du Destin.

Le Cycle recommence dans la suspension indéfinie d’une telle interrogation.
Cela implique surtout que le cycle est une discordance et une dissociation. Il ne cesse de s’écarter, de se déporter d’un Discord énigmatique, obscur, inoui, indicible, incompensable, et qui décomplète le corps. L’écart et le déport du Discord s’ajointe au détournement de l’Evénement dissocié. L’ajointement du Discord et du dissocié n’engendre nul accord harmonique avec soi, avec l’autre, avec l’autre comme soi-même, avec soi-même comme autre. L’ajointement discordant implique l’Evénement dissocié qui libère l’Élément paradoxal du Discord.

Un tel Élément généalogique, hétérogène aux éléments du Cycle est seulement suggéré dans le langage d’Héraclite – suggéré mais laissé à son indicibilité. Héraclite s’approche du Discord qui produit la discordance, il touche à l’Élément innommable, indéterminé. Non pas Élément d’une différence mais d’une identité paradoxale, celle de Dionysos et du dieu des Enfers. Et toute différence introduite dans cette identité paradoxale – qui la brise ou écartèle les différents – reste délirante.

D’où l’enthousiasme délirant qui suscite un conflit tragique avec la fascination hallucinatoire du rêve que Nietzsche a décelé comme un des secrets de la pensée métaphysique.

Le recueil du Logos accueille l’insensé : 
« Si ce n’était pas pour Dionysos qu’ils font procession et chantent l’hymne phallique, ils commettraient le plus grand sacrilège. Car Dionysos est le dieu des Enfers (Hadès) sont un et le même qui les jettent dans le délire sacré et la transe de l’ivresse pendant la fête des Vendages. » (Héraclite)


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